25 janvier 2015

Pas de vacances pour les héros

Alors que les fêtes de fin d'année étaient largement passées de plusieurs mois, Heihachi ne se privait jamais d'une bonne mousse, surtout quand celle-ci était offerte par la Corporation Mishima qui commémorait la bravoure d'un jeune flic freluquet parvenu à l'arrestation triomphale d'un trafic de drogue dans le secteur ouest.

La jalousie de Heihachi se faisait sentir dans son regard vide. Car oui, le seul flic capable de cette foutue ville, c'était bien lui. Les nombreuses nuits passées à traquer le moindre élément suspicieux, c'est encore lui. C'est à la sueur de son front et à la goutte au nez que Heihachi avait voué corps et âme pour cette tâche ingrate, endurant toutes les peines, infiltré par-ci par-là afin de traquer la moindre preuve où son seul soutien durant toutes ces nuits interminables était sa bouteille de liqueur bas de gamme. Le plus dur avait été pour lui de rattraper tout ce sommeil en retard et une intervention au service des urgences pour une greffe de foie. Le donneur est resté inconnu mais Heihachi savait au fond de lui qu'il restait certaines personnes avec encore un peu d'humanité.

Le démantèlement de ce cartel ne pouvait être que l’œuvre d'un pro. Enfin, c'est ce que Heihachi s'imaginait, car notre héros avait obtenu par son dentiste, un certificat d'arrêt de travail signé de sa main la plus habile après une lourde opération chirurgicale d'une dent de vieillesse. Cela faisait un an qu'il n'avait pas foutu les pieds à son travail officiellement et cela le rendait heureux. D'ailleurs, personne ne l'avait invité ce soir.
Alors que Heihachi s'apprêtait comme à ses habitudes de voler le café des distributeurs automatiques qu'il stocke dans son grenier, comme chaque vendredi soir dans les bureaux des fédéraux, un bruit l'a interpellé. Et telle une pièce manquante dans un puzzle, celui-ci s'est incrusté selon les règles de l'art en jurant de ne pas consommer plus de trois verres par tranche de quart d'heure.

Heihachi aimait bien faire la causette un canapé à la main, une main dans l'autre. C'était le grand luxe ! Et comme c'était buffet à volonté, il en profitait copieusement pour remplir sa besace en toute impunité.
C'est alors que le Directeur de la Corporation arriva, applaudi par une foule impatiente. Heihachi quant à lui, sifflait de tout son souffle vieux et intrépide, deux doigts graisseux dans la bouche à l'haleine purgée. Mais cela ne marchait pas. Il vomit sur un rondin de bois tellement l'obstination fut intense.

Un micro à la main, le Directeur s'exprima :

« - Bonsoir à toutes les personnes ici présentes ce soir... En tant que chef de la police, j'ai le plaisir de vous présenter un garçon plein d'espoir. Vous me connaissez peut-être déjà, je suis Jin Kazmoissa, lui-même, en chair et en os, solitaire et beau gosse, fier symbole représentant des valeurs qui nous unissent. J'ai l'immense joie et le plaisir charnel de récompenser comme il se doit, selon les lois de notre société belle, le courage et la bravoure d'une jeune recrue nouvelle, à l'avenir plus ou moins long... J'ai nommé M. Lei ou Long !

- What's ta gueule ! »

Heihachi n'en n'avait rien à foutre de tout ça. Depuis qu'il avait commencé son job de flic, jamais personne ne l'avait félicité pour son travail... Attendez... Quoi ? Lei ou Lang ?
Heihachi se réveilla de son coma passager et s'empara de son télescope de poche afin de scruter méticuleusement les mimiques de ce soit-disant flic bientôt décoré par ses balles.

« - Par la sainte moustache mal taillée ! Mais c'est le jeune chinois mongolien en redingote que j’aperçois ! »

Nul ne peut tromper le flair d'un maître tel que Heihachi pour le camouflage optique. Ce sale drogué allait découvrir son heure de gloire.
C'est dans un élan de grâce distingué, que notre héros parvint à dégainer son fameux Colt. Il était de son devoir de mettre un terme à la vie de cet imposteur une bonne fois pour toute. Mais contrairement à la loi de la relativité, notre sauveur a eu le malheur de déguster une huître calibre 000 fine de clair peu fraîche entraînant une immense et incroyable douleur subjuguant des tréfonds de la paroi intercostale de son colon.
Et oui, une fois n'est pas coutume, et un véritable cirque gastrique bouillonnant mettait en péril l'existence de son slibard. L'heure était proche. Heihachi nageait dans sa peine et tout autour de lui paraissait infiniment plus nauséeux. L'homme eut une pensée qualifiable à celle que certaines personnes content avant de passer l'arme à gauche, rassemblant toute une existence en une fraction de seconde et Heihachi eu une pensée infime de son ex-femme illégitime Ling.
Stimulant ces dernières forces et enfreignant les lois de la nature de la retenue, il dégageait tout ce qui se trouvait sur son passage afin de se frayer un chemin ingénieux tout en délassant sa ceinture de kimono afin de limiter les risques. Arrivé sur les lieux du futur crime, il empoigna avec panache la porte des commodités et se jeta avec une souplesse fulgurante sur le trône sans prendre la peine de fermer la porte. Mais Heihachi s'en fout, car il sait que sa vitesse légendaire lui a permis d'arrêter le temps suffisamment longtemps pour déféquer en toute tranquilité.


23 août 2015

Chapitre neuf : Une auberge allemandoise

Toujours en continuant de traîner Lei Wulong derrière lui, Heihachi finit par tomber sur une belle auberge en bois au milieu de nulle part sur un chemin de terre bordant une forêt. Il faisait toujours un temps neigeux et nuageux et notre héros au coeur gros grelottait dans sa besace car il était pieds nus comme à l'accoutumée où il devait porter des coups de poings et de pieds à ses ennemis. Aussi rentra-t-il vitesse par la fenêtre en cassant deux carreaux grâce à un superbe ushimori sauté délicat et parfumé. Lei qui le suivait se prit quelques morceaux de verre dans le nez et dans les yeux mais qu'importe. Heihachi s'installa devant le feu de cheminée en dégageant une très très vieille femme qui se trouvait sur son chemin et qui valdingua à travers la pièce comme une quille traversée par un chien de traîneau. Il posa délicatement son ennemi de toujours au coin du feu en l'attachant solidement avec du fil de fer barbelé et des épis de maïs qu'il avait trouvé sur le comptoir. Lorsqu'il eut terminé de se réchauffer les arpions, il mit une main aux fesses de la serveuse qui lui donna trois coups de poings en échange et il s'écroula sur le zinc en crachant une dent de sagesse qui le faisait souffrir depuis dix-sept ans. Il demanda alors à l'aubergiste :

- Bonjour mon brave ! Servez-moi donc votre meilleur tord-boyaux !

L'aubergiste lui présenta plutôt un fusil à canon scié qu'il lui planta dans le nez, demandant gentiment à Heihachi de déguerpir plus vite que ne le ferait un drogué unijambiste qui aurait entendu l'appel de son livreur de pizza au coin de la rue Lecourbe et du boulevard des Hautes-Herbes-de-Provence. Notre héros beau sortit à son tour une bourse pleine de pièces de bronze et dit à son interlocuteur que tout serait à lui s'il dansait la samba en slip autour de la casserole de la cuisine tout en incantant des rites vaudous anciens. L'homme s'exécuta et Heihachi put manger tranquillement une saucisse géante et un bol de ramen directement venu de l'arrière-pays, le tout arrosé d'un délicieux vin de l'Oc qu'il avait déjà bu un soir de pleine lune où lui aussi était rond comme un pied de chaise. Il dormit ensuite près du feu en se servant de Lei Wulong comme oreiller puis le frappa au petit matin afin qu'il se réveille. L'homme chinois n'était pas content mais il avait plus soif, faim et mal partout qu'il n'était pas content. Heihachi qui était un homme de coeur lui tint à peu près ces propos :

- Tiens-toi tranquille et je te délivre de tes liens ! Tu pourras alors boire un coup mais gare ! Si je te vois en train de manigancer un coup de trafalgar, c'est moi qui vais te filer des coups !

Lei, l'air penaud, obtempéra du chef et Heihachi lui mit un bon coup de pied au cul pour lui rappeler qui était le patron. Ils sortirent ensuite de l'auberge avant d'y mettre le feu, et partirent en direction du village alors que les deux hommes se désaltéraient en buvant de l'urine de chacal pasteurisée. Mais quelqu'un les guettait dans la pénombre des arbres...

(suite)